Quel est le rapport entre Le Havre, l'art anglais et le tableau de Monet "impression soleil levant" ?
La réponse est :
Une aquarelle du peintre Joseph Mallord William Turner (1775-1851), en qui certains ont vu un précurseur de l'impressionnisme, devant laquelle on se demande si Monet n'aurait pas un peu copié tant il est proche du sien. A-t-il pu voir des oeuvres de Turner ? Je l'ignore mais ce n'est pas exclu.
Voici l'oeuvre de Turner : intitulée "Coucher de soleil écarlate" réalisée à l'aquarelle et gouache entre 1830 et 1840 et conservée à la Tate Gallery de Londres.
Et maintenant voici l'oeuvre de Monet "impression soleil levant" :
Troublant n'est-ce pas ? D'autant plus troublant si l'on jette un oeil aux autres œuvres de fin de vie de Turner.
De plus Monet aurait peint ce tableau au Havre et l'aurait initialement appelé "Marine". Et l'on se demande si ce n'est pas justement pour faire "impression" qu'il l'a nommé "impression soleil levant" pour l'exposition de 1874 car vu la situation du Havre... et à moins qu'il ai peint à bord d'un bateau je ne vois pas trop comment il aurait pu le peindre au petit matin.
Impression soleil couchant aurait donc été un titre plus approprié.
Mes recherches pour la préparation de petites conférences découverte
sur l'histoire de l'art pour les scolaires mais aussi pour les adultes
et plus particulièrement sur la peinture anglaise m'ont fait faire ces petites
découvertes plutôt étonnantes.
Si tu habites le Havre cher lecteur, peut-être pourras-tu nous le confirmer dans un commentaire.
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vendredi 25 mars 2016
lundi 20 octobre 2014
Willelm Claezoon Heda et Van der Weyden : l'imprimatura
Des choix encore des choix. Après celui de conserver ou non l'intégralité de la composition d'origine, vient celui de la couche de fond, celle qui donne sa "vibration", le "climat", l'ambiance générale au tableau par un subtil jeu de transparences.
Cette couche maigre ou imprimatura devait exister sur ces deux tableaux. Cependant, il n'est pas possible de voir la "stratigraphie" (je reprends ici un terme d'archéologie) du tableau, c'est à dire la succession de toutes les différentes superpositions de couches de peinture à l'oeil nu. On peut ressentir, deviner et parfois en distinguer certaines de ces couches seulement. Cela fait, à mon sens partie de l'apprentissage de la "lecture" du tableau et utile à sa compréhension.
Voici la définition d'imprimatura : http://fr.wikipedia.org/wiki/Imprimeure
Selon les époques elle était verte, ocre, puis grise, c'est à dire d'un ton plus neutre.
Pour l'oeuvre d'Heda, l'ambiance chaude du tableau me semble nécessiter un ton ocre. Le peintre nous a laissé un petit indice...Voyez plutôt :
Cette couche maigre ou imprimatura devait exister sur ces deux tableaux. Cependant, il n'est pas possible de voir la "stratigraphie" (je reprends ici un terme d'archéologie) du tableau, c'est à dire la succession de toutes les différentes superpositions de couches de peinture à l'oeil nu. On peut ressentir, deviner et parfois en distinguer certaines de ces couches seulement. Cela fait, à mon sens partie de l'apprentissage de la "lecture" du tableau et utile à sa compréhension.
Voici la définition d'imprimatura : http://fr.wikipedia.org/wiki/Imprimeure
Selon les époques elle était verte, ocre, puis grise, c'est à dire d'un ton plus neutre.
Pour l'oeuvre d'Heda, l'ambiance chaude du tableau me semble nécessiter un ton ocre. Le peintre nous a laissé un petit indice...Voyez plutôt :
Je le répète, il s'agit là de ma lecture personnelle. Je ne peux pas affirmer que cette sous couche ocre que l'on voit ici soit effectivement l'imprimatura. Notez qu'elle paraît bien plus sombre, par effet d'optique, sur du blanc que dans le tableau.
Il se peut aussi que ce soit une couche de peinture encore au-dessus de cette dernière. Pour en juger, pouvoir observer de plus près le tableau pour en examiner toutes les zones en détails seraient un plus. Mais je suis trop loin du musée d'Ixelles pour cela.
J'ai donc reporté mon dessin sur une couche ocre mais un peu plus lumineuse et orangée :
L'ambiance du tableau de Van der Weyden est plus froide. Ce qui permet de faire ressortir d'avantage les deux fruits.
Une grenade à gauche, symbole de l'immortalité et... j'ai pensé au départ que c'était un oignon... mais il s'agit plus probablement d'une orange, comme me l'a fait remarquer Réjane. En effet, l'orange est un symbole nuptial (les mariées portaient une couronne d'oranger sur la tête), l'un des attributs de Marie, également symbole de fécondité et faisant référence à la nouvelle Eve. Là aussi, ces objets étant en réalité une toute petite partie d'un grand ensemble, les fruits sont juste évoqués et peu travaillés. Si l'on ajoute l'usure du temps sur la peinture, tout cela nous le rend plus difficile à comprendre. D'autant plus qu'à cette époque tous ces aspects symboliques étaient clairs et connus de tous, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.
Pour ceux qui veulent en savoir plus sur la symbolique dans les vanités, la nature morte (art profane) et l'art sacré... : je vous propose de lire ce document
ou encore d'aller visiter cette page.
Je me demande ce qu'auraient représenté ces peintres dans leurs natures mortes aujourd'hui comme thème de la vanité ? Enfin j'ai ma petite idée...
J'ai extrait un petit échantillon d'une zone du tableau indiquée par la flèche. Comme pour le tableau précédent. Ici il ne peut s'agir de l'imprimatura mais en isolant ce petit morceau du fond du tableau on voit bien que la tonalité est plutôt dans les verts une fois isolée sur du blanc.
J'ai donc pris le parti de faire une couche d'impression verte mais en faisant attention à l'atténuer quelque peu, puis d'y reporter mon dessin :
Je sais qu'il peut paraître pourtant encore assez vif. Mais les couches suivantes vont encore l'atténuer et plus il y en aura plus cela devrait être le cas. Il faut donc tenir compte de cet aspect à mon avis. Nous verrons bien si ce choix a été judicieux, ou du moins ce qu'il a produit une fois l’œuvre terminée.
J'ai donc pris le parti de faire une couche d'impression verte mais en faisant attention à l'atténuer quelque peu, puis d'y reporter mon dessin :
Je sais qu'il peut paraître pourtant encore assez vif. Mais les couches suivantes vont encore l'atténuer et plus il y en aura plus cela devrait être le cas. Il faut donc tenir compte de cet aspect à mon avis. Nous verrons bien si ce choix a été judicieux, ou du moins ce qu'il a produit une fois l’œuvre terminée.
jeudi 7 novembre 2013
La Psyché endormie de Ludovico Cardi, dit Cigoli
Préambule
J'ai proposé à Fabrice de l'inviter sur ces pages pour nous faire part de sa recherche très intéressante et pertinente sur ce dessin de Cigoli. Cela vient en écho à mes articles et recherches passées sur Rubens et les complètent admirablement. Merci à lui d'avoir accepté de partager cet article. Je lui laisse donc la parole.
Cigoli et la technique des 3 crayons :
Le dessin a été l'un des premiers modes d'expression artistique de l'Homme, ainsi que l'attestent les peintures rupestres que l'on trouve dans les grottes préhistoriques. Il fut également considéré par Giorgio Vasari, artiste renaissant italien du XVIème siècle, comme le père de la peinture, de la sculpture et de l'architecture.
De manière globale le dessin, par opposition à la peinture regroupe l'ensemble des représentations graphiques, obtenues soit à l'aide de medium secs (comme le fusain, les craies naturelles, le graphite), soit en privilégiant la ligne au détriment de la tâche de couleur (dessin à la plume, au pinceau...).
L'exemple exposé ici met en valeur la technique appelée "des trois crayons". Il s'agit, dans la plupart des dessins relevant de cette technique particulière, de l'utilisation conjointe de la pierre noire, de la sanguine et de la pierre blanche, le plus souvent sur des papiers teintés, qu'ils soient apprêtés par l'artiste ou teintés lors de sa fabrication.
Cette technique, dite des "trois crayons", est le fruit et l'aboutissement de décennies de recherches en dessin de la part des artistes italiens du XVème et du XVIème siècles.
La première de ces pierres, la pierre noire, est utilisée progressivement et dans un premier temps elle ne joue qu'un un rôle secondaire. Son utilisation sert en effet de tracé préliminaire pour le dessin à la pointe de métal, et elle ne sera utilisée seule et pour ses mérites propres qu'à partir de la fin du XVème siècle. Ceci s'explique en partie du fait que la taille des papiers va en augmentant, car l'expansion parallèle de la peinture à l'huile vers cette époque permet des gestes plus amples, faisant ressentir le besoin de dessiner plus grand. De ce fait, la précision des pointes de métal n'est plus de mise et les artistes privilégient de plus en plus l'utilisation de pierres qui réagissent à la moindre inflexion de la main, produisant des lignes expressives et de riches dégradés.
Raphaël a par exemple beaucoup utilisé la pierre noire dans ses dessins pour représenter de manière fidèle la morphologie humaine à l'aide d'un répertoire de valeurs très subtiles. Mais il a également souvent ajouté un mélange liquide blanc pour rehausser ses dessins. Or cette manière de procéder se rapproche de la technique des trois crayons, puisque une des caractéristique de cette technique est de faire ressortir les valeurs claires sur des fonds sombres; la teinte du papier représentant les valeurs moyennes du sujet. Des artistes comme Frederico Barocci ou Michelangelo Anselmi ont par la suite utilisé la pierre noire conjointement à la craie blanche sur des papiers teintés afin d'exprimer de manière saisissante les subtilités du jeu de l'ombre et de la lumière sur les formes tout en simplifiant grandement l'expression de leurs dessins, sans en ôter la justesse.
Si la pierre noire a rencontré un succès certain auprès des artistes, la pierre sanguine quant à elle a d'abord été considérée simplement comme un outil pour les fresques murales, mais non de dessin. C'est du fait de sa manipulation délicate (laissant un trait indélébile et impossible à fixer avec 1480) et de son incompatibilité avec les pointes de métal. Pourtant des artistes tels Léonard Da Vinci en premier, puis Raphaël et Andrea Del Sarto par la suite qui ont su donner à cet outil sa place parmi les medium à dessiner. Une fois maîtrisée la sanguine produit des teintes incomparables pour les nus et les portraits.
La craie blanche ne fait son apparition dans le domaine du dessin qu'à partir du XVIème siècle, son rôle dans le dessin étant de produire des rehauts sur des teintes sombres afin de faire ressortir les lumières du modèle, et ce, au même titre que les mélanges aqueux blancs utilisés auparavant.
La technique de la sanguine, centrale dans la technique des trois crayons, trouvera ses adeptes également au nord de l'Italie; Andrea Del Sarto l' important en France lors d'un voyage. Ainsi des artistes tels Watteau au 17ème ou Boucher et David au 18ème ou également Abraham Bloemaert en Hollande vont affiner la technique des trois crayons et l'amener à une sorte de perfection picturale. Cette technique perdra plus tard du terrain du fait d'un choix grandissant de medium s'offrant à l'ariste comme les mines de plomb ou le crayon graphite.
L'auteur de l'œuvre présentée ici, Ludovico Cardi, dit Cigoli est un artiste de la renaissance italienne, né dans une commune toscane nommée San Miniato en 1559 et mort à Rome en 1613. Il fut un architecte en plus d'être peintre. Rattaché à l'école florentine, il fût disciple de Alessandro Allori, lui même disciple de Bronzino II et de Michel-Ange. Artiste contemporain de Frederico Barocci et Guido Reni, Cigoli fut actif à une période charnière entre le style maniériste, caractérisé par son exaltation du geste dramatique dans la peinture ainsi qu'une recherche de pureté dans la ligne, et le style baroque naissant. Bien que rattaché au style maniériste, Cigoli s'affirma davantage dans une "contre-manière" impulsée par Santi di Tito, affichant un retour au naturalisme du style classique.
L'œuvre présentée ici est un dessin réalisé au format paysage qui mesure 42,5 cm x 30cm. La technique utilisée est celle dite des trois crayons: pierre noire et sanguine rehaussés de craie blanche, sur un papier gris-vert. Ce dessin représente une jeune femme allongée, visiblement dans un lit puisque un drap enveloppe en partie son corps. Une partie du drap se soulève, dû peut-être à un coup de vent.
Le corps de la jeune femme occupe quasiment la totalité de l'espace pictural et les masses du dessin sont habilement distribuées. Notons la présence du drap soulevé qui vient parfaire l'équilibre des masses. Cigoli joue sur les alternances de valeurs afin de mettre certains éléments en valeur: le visage, le haut du corps, les mains et la jambe droite. Ces éléments semblent s'inscrire dans un triangle allant de la jambe droite vers le haut de la tête de la jeune femme, puis rejoint le coude gauche et repart vers la jambe droite.
Le téton du sein gauche semble être le point focal de ce dessin du fait de son placement central par rapport à trois éléments (tête, main gauche et main droite), mais aussi parce que c'est l'élément le plus en lumière de dessin. Cette scène est singulière car nous sommes au même niveau que la jeune femme, or si nous étant debout nous regardions une personne endormie, la perspective de la scène serait différente.
D'un point de vue technique le dessin est tout à la fois exécuté de manière spontanée et nerveuse, tout en réservant des passages plus travaillés. Comme nous l'avons dit dans la première partie, la pierre noire permet des inflexions délicates de la ligne révélant un répertoire varié d'expressions. Une comparaison des deux mains montre un traitement différent dans un même dessin. La main gauche est traitée délicatement avec des passages de valeurs progressifs et une ligne épousant les formes, tandis que la main droite semble mal définie avec des lignes répétées comme davantage pour saisir un mouvement plutôt qu'un sujet.
Cette différence de traitement se retrouve dans l'ensemble du dessin, alternance de parties très définies et d'autres rapidement esquissées.
Ce dessin présente de forts colorés. La pierre noire laisse des traces grises et froides, tandis que la sanguine et la craie blanche laissent des traces chaudes et lumineuses. Ceci est particulièrement visible en comparant les mains de la jeune femme avec son buste et son visage. De plus l'artiste a volontairement traité la draperie de manière sombre afin de ne pas interférer avec le centre d'intérêt de son dessin: le buste de la jeune femme; à ce titre il a d'ailleurs semble-t-il volontairement rabattu les tons de la jambe droite, en additionnant sanguine et pierre noire.
Le traitement à la fois relâché et précis du dessin suggère à la fois le calme et l'agitation. Les traits expressifs et nerveux apportent une dynamique, voire un tension qui semble accentuée par la scène elle-même: la main droite semble prise de mouvement alors qu'un coup de vent soulève le drap de la jeune femme endormie.
Pourtant la pose, qui suggère une certaine immobilité ainsi qu'un visage impassible amène à penser que la jeune femme est en plein rêve, comme détachée de ce qui se passe. Cette impression est d'ailleurs renforcée par le caractère irréel de ce dessin - la scène n'étant pas vraiment définie dans un lieu du fait de l'angle de vue singulier choisi par l'artiste.
Malgré l'absence d'expression du sujet - caractéristique du style maniériste- le dessin est chargé d'émotion. Ceci provient peut-être du fait de l'alternance de traits nerveux et d'autres plus subtils, mais probablement aussi parce que le centre d'intérêt du dessin est le buste, abritant le cœur de la jeune personne allongée, siège des émotions dans la culture occidentale.
On peut donc constater dans ce dessin que tous les éléments d'une œuvre achevée sont présents, du fait non seulement de la grande virtuosité graphique de l'artiste, mais également par la portée émotionnelle du dessin, élément moins souvent présent dans des dessins plus descriptifs, qui sont arrivés à notre connaissance. Nous pouvons supposer qu'il s'agissait là d'un carton, dernière étape avant la réalisation d'une œuvre finie, peut-être dédiée à la fameuse Villa Borghese, abritant tant de joyaux de cette période artistique que fut la renaissance italienne.
J'ai proposé à Fabrice de l'inviter sur ces pages pour nous faire part de sa recherche très intéressante et pertinente sur ce dessin de Cigoli. Cela vient en écho à mes articles et recherches passées sur Rubens et les complètent admirablement. Merci à lui d'avoir accepté de partager cet article. Je lui laisse donc la parole.
Cigoli et la technique des 3 crayons :
Le dessin a été l'un des premiers modes d'expression artistique de l'Homme, ainsi que l'attestent les peintures rupestres que l'on trouve dans les grottes préhistoriques. Il fut également considéré par Giorgio Vasari, artiste renaissant italien du XVIème siècle, comme le père de la peinture, de la sculpture et de l'architecture.
De manière globale le dessin, par opposition à la peinture regroupe l'ensemble des représentations graphiques, obtenues soit à l'aide de medium secs (comme le fusain, les craies naturelles, le graphite), soit en privilégiant la ligne au détriment de la tâche de couleur (dessin à la plume, au pinceau...).
L'exemple exposé ici met en valeur la technique appelée "des trois crayons". Il s'agit, dans la plupart des dessins relevant de cette technique particulière, de l'utilisation conjointe de la pierre noire, de la sanguine et de la pierre blanche, le plus souvent sur des papiers teintés, qu'ils soient apprêtés par l'artiste ou teintés lors de sa fabrication.
Cette technique, dite des "trois crayons", est le fruit et l'aboutissement de décennies de recherches en dessin de la part des artistes italiens du XVème et du XVIème siècles.
La première de ces pierres, la pierre noire, est utilisée progressivement et dans un premier temps elle ne joue qu'un un rôle secondaire. Son utilisation sert en effet de tracé préliminaire pour le dessin à la pointe de métal, et elle ne sera utilisée seule et pour ses mérites propres qu'à partir de la fin du XVème siècle. Ceci s'explique en partie du fait que la taille des papiers va en augmentant, car l'expansion parallèle de la peinture à l'huile vers cette époque permet des gestes plus amples, faisant ressentir le besoin de dessiner plus grand. De ce fait, la précision des pointes de métal n'est plus de mise et les artistes privilégient de plus en plus l'utilisation de pierres qui réagissent à la moindre inflexion de la main, produisant des lignes expressives et de riches dégradés.
Raphaël a par exemple beaucoup utilisé la pierre noire dans ses dessins pour représenter de manière fidèle la morphologie humaine à l'aide d'un répertoire de valeurs très subtiles. Mais il a également souvent ajouté un mélange liquide blanc pour rehausser ses dessins. Or cette manière de procéder se rapproche de la technique des trois crayons, puisque une des caractéristique de cette technique est de faire ressortir les valeurs claires sur des fonds sombres; la teinte du papier représentant les valeurs moyennes du sujet. Des artistes comme Frederico Barocci ou Michelangelo Anselmi ont par la suite utilisé la pierre noire conjointement à la craie blanche sur des papiers teintés afin d'exprimer de manière saisissante les subtilités du jeu de l'ombre et de la lumière sur les formes tout en simplifiant grandement l'expression de leurs dessins, sans en ôter la justesse.
Si la pierre noire a rencontré un succès certain auprès des artistes, la pierre sanguine quant à elle a d'abord été considérée simplement comme un outil pour les fresques murales, mais non de dessin. C'est du fait de sa manipulation délicate (laissant un trait indélébile et impossible à fixer avec 1480) et de son incompatibilité avec les pointes de métal. Pourtant des artistes tels Léonard Da Vinci en premier, puis Raphaël et Andrea Del Sarto par la suite qui ont su donner à cet outil sa place parmi les medium à dessiner. Une fois maîtrisée la sanguine produit des teintes incomparables pour les nus et les portraits.
La craie blanche ne fait son apparition dans le domaine du dessin qu'à partir du XVIème siècle, son rôle dans le dessin étant de produire des rehauts sur des teintes sombres afin de faire ressortir les lumières du modèle, et ce, au même titre que les mélanges aqueux blancs utilisés auparavant.
La technique de la sanguine, centrale dans la technique des trois crayons, trouvera ses adeptes également au nord de l'Italie; Andrea Del Sarto l' important en France lors d'un voyage. Ainsi des artistes tels Watteau au 17ème ou Boucher et David au 18ème ou également Abraham Bloemaert en Hollande vont affiner la technique des trois crayons et l'amener à une sorte de perfection picturale. Cette technique perdra plus tard du terrain du fait d'un choix grandissant de medium s'offrant à l'ariste comme les mines de plomb ou le crayon graphite.
L'auteur de l'œuvre présentée ici, Ludovico Cardi, dit Cigoli est un artiste de la renaissance italienne, né dans une commune toscane nommée San Miniato en 1559 et mort à Rome en 1613. Il fut un architecte en plus d'être peintre. Rattaché à l'école florentine, il fût disciple de Alessandro Allori, lui même disciple de Bronzino II et de Michel-Ange. Artiste contemporain de Frederico Barocci et Guido Reni, Cigoli fut actif à une période charnière entre le style maniériste, caractérisé par son exaltation du geste dramatique dans la peinture ainsi qu'une recherche de pureté dans la ligne, et le style baroque naissant. Bien que rattaché au style maniériste, Cigoli s'affirma davantage dans une "contre-manière" impulsée par Santi di Tito, affichant un retour au naturalisme du style classique.
L'œuvre présentée ici est un dessin réalisé au format paysage qui mesure 42,5 cm x 30cm. La technique utilisée est celle dite des trois crayons: pierre noire et sanguine rehaussés de craie blanche, sur un papier gris-vert. Ce dessin représente une jeune femme allongée, visiblement dans un lit puisque un drap enveloppe en partie son corps. Une partie du drap se soulève, dû peut-être à un coup de vent.
Le corps de la jeune femme occupe quasiment la totalité de l'espace pictural et les masses du dessin sont habilement distribuées. Notons la présence du drap soulevé qui vient parfaire l'équilibre des masses. Cigoli joue sur les alternances de valeurs afin de mettre certains éléments en valeur: le visage, le haut du corps, les mains et la jambe droite. Ces éléments semblent s'inscrire dans un triangle allant de la jambe droite vers le haut de la tête de la jeune femme, puis rejoint le coude gauche et repart vers la jambe droite.
Le téton du sein gauche semble être le point focal de ce dessin du fait de son placement central par rapport à trois éléments (tête, main gauche et main droite), mais aussi parce que c'est l'élément le plus en lumière de dessin. Cette scène est singulière car nous sommes au même niveau que la jeune femme, or si nous étant debout nous regardions une personne endormie, la perspective de la scène serait différente.
D'un point de vue technique le dessin est tout à la fois exécuté de manière spontanée et nerveuse, tout en réservant des passages plus travaillés. Comme nous l'avons dit dans la première partie, la pierre noire permet des inflexions délicates de la ligne révélant un répertoire varié d'expressions. Une comparaison des deux mains montre un traitement différent dans un même dessin. La main gauche est traitée délicatement avec des passages de valeurs progressifs et une ligne épousant les formes, tandis que la main droite semble mal définie avec des lignes répétées comme davantage pour saisir un mouvement plutôt qu'un sujet.
Cette différence de traitement se retrouve dans l'ensemble du dessin, alternance de parties très définies et d'autres rapidement esquissées.
Ce dessin présente de forts colorés. La pierre noire laisse des traces grises et froides, tandis que la sanguine et la craie blanche laissent des traces chaudes et lumineuses. Ceci est particulièrement visible en comparant les mains de la jeune femme avec son buste et son visage. De plus l'artiste a volontairement traité la draperie de manière sombre afin de ne pas interférer avec le centre d'intérêt de son dessin: le buste de la jeune femme; à ce titre il a d'ailleurs semble-t-il volontairement rabattu les tons de la jambe droite, en additionnant sanguine et pierre noire.
Le traitement à la fois relâché et précis du dessin suggère à la fois le calme et l'agitation. Les traits expressifs et nerveux apportent une dynamique, voire un tension qui semble accentuée par la scène elle-même: la main droite semble prise de mouvement alors qu'un coup de vent soulève le drap de la jeune femme endormie.
Pourtant la pose, qui suggère une certaine immobilité ainsi qu'un visage impassible amène à penser que la jeune femme est en plein rêve, comme détachée de ce qui se passe. Cette impression est d'ailleurs renforcée par le caractère irréel de ce dessin - la scène n'étant pas vraiment définie dans un lieu du fait de l'angle de vue singulier choisi par l'artiste.
Malgré l'absence d'expression du sujet - caractéristique du style maniériste- le dessin est chargé d'émotion. Ceci provient peut-être du fait de l'alternance de traits nerveux et d'autres plus subtils, mais probablement aussi parce que le centre d'intérêt du dessin est le buste, abritant le cœur de la jeune personne allongée, siège des émotions dans la culture occidentale.
On peut donc constater dans ce dessin que tous les éléments d'une œuvre achevée sont présents, du fait non seulement de la grande virtuosité graphique de l'artiste, mais également par la portée émotionnelle du dessin, élément moins souvent présent dans des dessins plus descriptifs, qui sont arrivés à notre connaissance. Nous pouvons supposer qu'il s'agissait là d'un carton, dernière étape avant la réalisation d'une œuvre finie, peut-être dédiée à la fameuse Villa Borghese, abritant tant de joyaux de cette période artistique que fut la renaissance italienne.
Fabrice W.
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