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vendredi 8 février 2013

La manière de Rubens

Je vous avais promis il y a quelques temps un article de fond... le voici enfin !

J'aime beaucoup les portraits d'enfants. Et je suis très touchée par les portraits que Rubens a fait de son fils Nicolaas.

Rubens en tant que peintre ne me touche ni ne m'attire. Il y a quelque chose chez lui de trop exubérant et maniériste. Par contre c'était un très grand dessinateur dont j'aime beaucoup le travail tout en finesse et subtilité.

Voici l’œuvre que j'ai choisi d'étudier. Je vous propose de l'observer et la décortiquer avec vous :

http://www.codart.nl/images/RubensSonNicolaasWithCoralNecklaceAlbertina.jpg

Je vous conseille vivement de l’observer plutôt ici pour ne pas rater de précieux détails. galerie googleart
 

Émotion et universalité


Beaucoup de choses sont vraiment impressionnantes dans ce portrait. En premier lieu, sa présence et son universalité. Ce bébé semble avoir été croqué hier tant son attitude semble atemporelle et prise sur le vif. La force des détails anatomiques, la posture et le regard, le traité en hachures forcent l'admiration car même si Rubens avait son fils tous les jours sous les yeux... je doute qu'il ai pu le faire poser ainsi. Un enfant de cet âge est incapable de rester plus d'une minute ou deux dans la même position ! Il y a donc là un effort considérable de mémoire visuelle et de construction !

Les matériaux : technique mixte


Ce portrait a été réalisé à la craie ocre, noire et blanche ainsi qu'à l'encre. Son papier étant assez clair et le temps ayant fait son œuvre le blanc, à mon avis plus fragile, ne se voit plus qu'à de très rares endroits.

J'ai été très étonnée car au début je ne percevais pas l'encre... jusqu'à zoomer au maximum et me rendre compte qu'effectivement il l'a bien utilisée. Et ce deux deux façons :
  • des traits à la plume avec de l'encre pure pour renforcer et souligner des détails, 
  • des tâches (lavis) d'encre diluée donc plus claire pour ombrer et "boucher" certaines zones.
Les traits de plume se retrouvent sur la pupille, le contour de l'iris et quelques cils, ainsi que les trois premières perles en partant de la gauche... c'est à dire celles se trouvant dans l'ombre.





Même si c'est moins clair il me semble percevoir quelques traces d'encre noire également sur la bouche et le nez dans les valeurs les plus sombres. Je pense que l'artiste a ajouté ces petits détails à la fin car il ne devait pas être satisfait du rendu des valeurs de la craie. Il a certainement voulu ajouter d'avantage de profondeur.

Il a également ombré la joue gauche (à droite pour le spectateur) avec une tâche d'encre diluée car la craie devait trop laisser transparaître la clarté du papier. Comme dit plus haut je pense que le but était de boucher cette zone pour plus de volume. J'ai l'impression qu'il a posé sa tâche d'encre après la craie car il ne devait pas être satisfait du résultat. Elle se trouve dans le cercle sur l'image ci-dessous.


On pourrait penser que l'utilisation de l'encre ici procède du repentir. Mais quand on travaille aux crayons ou à la craie... préparer et attraper le matériel pour l'encre demande un certain effort je trouve. Cela ne procède donc pas du tout du hasard mais plutôt constitue un peu la manière de Rubens de traiter ses études de portraits. Car en effet on retrouve encore les mêmes rehauts à l'encre sur d'autres dessins comme par exemple ce portrait de sa fille Clara Serena (sourcils, cils, iris, lèvres).


En ce qui concerne la craie, il a utilisé également de deux manières :
  • les hachures dont je parlerai plus tard
  • des zones d'avantage en aplats et estompes.
Ces dernières se retrouvent essentiellement à l'arrière de la chevelure et sous le menton.

Un maître de la hachure


Je trouve que dans le dessin, il y a ceux qui ont une grande maîtrise du trait et ceux qui ne l'ont pas. Rubens fait partie des premiers et ce dessin l'illustre parfaitement. Il fait partie de ces artistes qui maîtrise parfaitement l'art de la hachure.

Ici il a manié à merveille et avec finesse des hachures croisées à la sanguine puis au fusain. Il sait parfaitement modeler la lumière et figurer le relief grâce aux traits fluides et d'une régularité sans faille. Ses hachures et contre-hachures suivent le relief du visage. Sauf peut-être sur front au-dessus du sourcil gauche (le droit pour nous). Il sait user des superpositions de hachures avec finesse ce qui est indispensable pour un visage d'enfant. Le tout a un rendu si délicat, que je trouve cela très émouvant, comme en écho à ses sentiments paternels et à la douceur du modèle.


Rubens sais également moduler ses traits avec une adresse et une fluidité incroyable ! Cela est surtout visible dans la chevelure où certains cheveux sont tantôt très appuyés et tantôt bien plus légers pour suggérer ombre et lumière.


Mon interprétation

Plutôt que de copie, je préfère parler d'interprétation. Par exemple j'ai réinterprété les zones de lumière, de blanc car sur l'original elles semblent pour beaucoup avoir disparu. J'espère avoir encore progressé dans la compréhension et le savoir-faire concernant le hachurage... même si je ne me sens pas du tout au niveau de ce grand maître. Je crois aussi que ce dessin m'a permis de comprendre comment utiliser avec subtilité fusain et sanguine ce qui ne va pas de soi de prime abord. J'ai fait le choix de ne pas utiliser d'encre mais exclusivement les techniques sèches. Ceci afin de créer un différentiel permettant d'apprécier le choix de Rubens d'ajouter ses touches à l'encre. Ainsi on peut se faire une idée de ce que cela aurait pu donner s'il ne l'avait pas fait. Je trouve cette alternative intéressante pour comprendre et former l'oeil.